Confessions apocryphes
Prologue
Seigneur, qu'avez-vous fait des forces qui jadis décuplèrent nos édifices ?
C'est avant tout l'espace où dominent ces colonnes de toujours, entre toutes ornées des chapiteaux les plus légers.
C'était tout le poids du monde que vous avez voulu nous ôter en nous donnant la mesure de votre amour. À force de nous sacrifier votre beauté, vous nous avez montré dans quels méandres nous étions doucement tombés.
Des feuilles, des feux de toujours s'éclairaient dans les paysages antiques que vous nous aviez légués.
Au fur et à mesure que nous croissions dans l'univers infiniment bon de votre miséricorde, vous nous montriez qu'il n'existait sur terre pas de plus ample nef que votre bonté.
Ô l'irrésistible, l’ irrépressible chute. Ô : la douceur de ces faux trépas qu’au lieu de nous infliger vous nous suggériez à peine !
Des fleurs des saintes, du sang des martyrs, de l'amour de Madeleine, vous avez fait des étoiles que nos yeux n'arrivaient qu'à deviner. Ô les plus grands et les plus doux tourments, la violence des contrastes que vous avez donnés à nos âmes, la véhémence des pluies fines des grands orages d’hiver.
Jamais nous n'avions entrevu avec plus de clémence l’espoir qui gît - caché comme un enfant, dans chaque rose.
Oublier, oublier encore un peu le peu que nous sommes, oublier la misère pour mieux l'apprivoiser. La misère, couronnement suprême. Car le prince a fait du pauvre mendiant son ami fidèle parmi les plus fidèles.
Ah ! Et même si nous avons cru avoir souffert comme des damnés, tout cela n'est rien à côté des délices que vous avez offert à nos âmes de mortels. Les éclairs qui jaillirent des arbres ont failli à porter aux filles les écoles de la vie qui ne s'apprend pas.
Vous avez regardé avec moi, Seigneur, les crises les plus violentes que nous autres, hommes de toujours, avons rapporté de la contrefaçon piteuse de vos plus humbles enseignements.
Nous sommes sortis de toute façon, et nous n'avons rien vu de tout ce qui aurait pu troubler vos pas. Dans les jardins, vous nous avez montré qu'il existait des choses, au grand dam de vos éclairs de feu. Nous avons bu à vos sources limpides, et n'y avons trouvé que des combinaisons.
De la chimie, nous n'avons voulu retenir que des formules trop claires pour être les vôtres.
Ah ! Que je ne brûle pas d’un terrible mal. L'enfer est à mes pieds et c'est comme si je n'avais pas su le reconnaître à votre voix impérieuse.
Mourir au poteau, mourir encore, mille fois, pour que l'on meure quand même ! Mon âme malade, vous l’avez guéri par des enchantements multiples et vous n'avez même pas daigné me dire pourquoi.
L'automne, si triste et si beau, apportait, lorsque les feuilles étaient rougies par vos opérations magiques et terrifiantes, les prémisses de nos drames que l'hiver marquait du sceau de l’inconnu.
Les impossibles réponses, vous nous les avez montrées, pour que plus jamais nous ne doutions de notre misérable condition.
Les savants, les historiens, les scientifiques, les prêtres, les fous, perdus de n'avoir pas su naître selon leurs propres voeux, vous les punissez et les punirez encore, lorsqu’ils omettront de reconnaître la douceur de vos vérités.
Pourvu que vous trouviez des médiums sans prix, vous avez sacrifié la littérature et la prêtrise à la douleur. L'émotion, pauvre artifice, arrive trop tard lorsqu'il s'agit d'imaginer des repères dont les limites sont vaines. Seigneur, faites de mon trépas la condition de mes larmes.
Donnez aux murs des cités insolentes l’éclat de votre lumière et nous vous aurons reconnu. Trois fois vos feux ont inondé d'une lumière bleuâtre mais radieuse les côtes des chemins les plus accidentés.
Vos sangs ne sont rebelles qu'en songe. Par la grâce que vous avez posé sur nos veines, vous avez fait nôtres ces incompréhensions dont nous entourons nos repentirs brûlants.
J'ai entrevu dans l'obscurité de vos soleils, la célérité des âmes de jadis, des astres de demain. Au-delà des limites que nous croyions contrôler par de piteuses mesures, vous nous avez montré qu'il existait dans l'infini des vies toujours reconnaissantes.
Que la passion me dévore, pourvu qu'elle soit toute tournée vers vous. Moi aussi, naïf, j'ai cru percevoir les doux sévices de mon coeur d'enfant. Et vous Seigneur, le miel, vous l'avez fait pierre, pour plaire à des ennemis qui ne songeaient qu'à perdre.
À quel prix achèterais-je ma vanité ?
J'ai cru en vous, j'ai reconnu dans vos appels les grandes attitudes du myste. Sur ces mers que nous nommâmes salées, c’est la pluie d’un sucre ignoré de tous que vous avez posé d’un souffle salvateur.
Dans l’ample douceur du soir, vous nous avez donné tout ce qu’il y a de bon. Fi de ces sortes qui n’ont jamais eu d’excellents que des chants trouvant dans les eaux réduites des flux ridicules ! En croyant voir vos traits, c’est vos rires tristes que j’ai entendus.
Du Cantique, nous n’avons que la pose, nous autres, que la durée de nos vies ne s’apparente qu’à des arbres qui passent. Toutes les prédictions, notre orgueil cruel a voulu les fausser, mais, caché dans la gorge, l’arrière-goût du malheur nous a rappelés à l’ordre.
Moi-aussi, Seigneur, pardonnez mes transfuges, moi-aussi j’ai cru aux boniments des soldats dans des tavernes où la musique trouvait en nos voix sourdes les éclats de vos éclairs sublimes.
Et je n’ai feint de croire au néant que pour vous donner, à mon tour, la mesure de ma stupide ignorance.
La terre, cette beauté sinistre, cette ultime matrice, la raison même des mers australes et des aurores boréales, qui nous poussent aux actions absurdes, la terre est morte à Athènes. La nuit antique devenait alors à nos drames les pleurs qu’il convient de verser une seule et plusieurs fois pour nos héros.
Les nefs, dans des festins que nos paroles de veillées ont révélées à ceux-là même qui ne saurons pas réagir lorsque nous mourrons, se sont changées en ventres bourrus.
Nos pensées, ces traces que seul le temps permet de rouvrir dans des ornières cachées, ont trouvé le déclic de vos amours. Pourquoi nous avez-vous montré des rois que nous ne méritions pas de connaître ?
Regardez-nous encore une fois, la dernière si vous voulez, et voyez nos misères s’entrechoquer dans des flots immobiles, et voyez la faiblesse qui entoure chaque étreinte.
Nos veines ont appris à endiguer ces flots tumultueux et gourds, qui sont chauds quand nous aimons sans le savoir.
Une nuit, brillaient aux cieux les pâles lumières de vos astres gracieux, dans les froides misères de l’hiver. Vous m’aviez donné une maison, éclairée par un feu aux froids tisons.
N’avais-je pas voulu, moi-aussi, comme tant d’autres, mais sans le mériter, connaître l’âme d’une sainte ? Par-delà les bois gris et verts comme un marbre rare, cette immensité opaque que seuls les nuages esseulés arrivaient à frôler, par-delà la terre, les chemins tortueux et terribles d’une solitude demeurant la voie de vos instructions multiples, j’ai entendu, à rebours, votre voix, sans l’écouter.
C’est alors que je ne croyais en rire sauf en moi-même, ô égoïsme de ma jeunesse, orgueil de mes nuits, j’ai manqué notre douce rencontre généreuse.
Au firmament luisaient des flammes glaciales, et des poussières, trop oubliées déjà pour qu’on les remémore. Les bruits s’étaient faits secs et irréguliers, comme si l’on n’avait pas eu le temps de les apprivoiser.
Je cherchais, couché sur mon être aveugle, les nuances de nos sangs. Aussi, surpris par des rencontres que vous nous accordez dans l’ignorance, sans sortir de moi-même, je regardais des angles concrets, et des rondeurs légères.
Le noir et le malheur, vous les avez transformés en autant de frises, qui sont, à y regarder de près, le reflet de vos histoires. J’entendais, dans la nuit et la brume noire, le souffle de vos appels sans nombre.
Je voyais encore, dans vos temples de toujours, des hommes, heureux sans l’être, regardant sur la pierre des fleurs d’automne, qui embaumaient tels de grands cierges blancs.
Je sus alors deviner le doux murmure de vos pas que vous avez voulu humains. Suspendu le temps, et les vivants aux morts ! Tristes paroles dans une pénombre sacrée. Eclats de flammes translucides.
Sans un doute, avec l’âme des jeunes gens qui trouvaient leur nourriture dans les coups du sort, béat, puisque je vous voyais pour la première fois, je ne trouvais que des mots trop simples pour être l’essence de ces fleurs.
Accroché aux lettres de prophètes volés, je pensais que l’éternité, la seule nuit de votre amour, était un leurre. Les pendules ne fonctionnaient plus depuis longtemps. Aucun son ne troublait le silence.
Aucune figure, sinon celle que vous nous offriez, ne le rencontrait plus. Je restais aux nues de quelques hommes illustres et méconnus, qui s’ignorèrent les uns les autres. Ah ! La paresse de mes idées cruelles, et le trépas imminent de ceux qu’on aime sans le savoir, et sans rien faire pour les garder auprès de nous !
Aux repas, c’était moi-même que je dégustais comme un ogre. Les doux parfums de ces encens dont vous seul savez d’où ils se consument, faisaient germer dans ma tête mille toisons de soies et de pampres.
Sans pour autant me départir de ces idées hideuses : que mes pieds touchent bien le sol ! j’avais froid près du feu dont chaque crépitement était une seconde dans l’espace du crépuscule.
La distorsion de ces magies d’antan me fascinait encore et la brûlure était pour moi une hypnose. Des volutes bleues comme des arcs-en-ciel cachés se morfondaient en moi.
L’aurai-je voulu de toutes mes forces, je n’aurais pu prononcer un seul autre son que celui, trop net, que des maîtres sévères m’avaient inculqué.
Aux tristes présages des hauteurs, je ne voulais pas quitter la marche aimantée et magnétique.
Soudain, alors que des aiguilles d’horloge se mettaient à tourner dans un discours véloce et fou, soudain j’ai eu l’éclat des fils de bonnes familles.
Alors, changeant de place malgré moi, je me retrouvais au fin fond des vallées obscures, où le sang de nos ancêtres coulait dans des flots calmes et froids, se déversant sur des fleurs et sur l’aura de ces femmes changeant de vie sous votre prétexte ; et ces fleurs fanaient pour ne jamais refleurir.
Sparte, cité de tous les sacrifices, mère de ces hommes dont le choix guerrier portait en germe l’Occident démoniaque, Sparte m’apparut, et la froidure de ses épreuves se transforma en rires qu’on réprime, tant on a peur que nos cœurs, eux-aussi, se transforment en pierre.
C’était, au creux des pamoisons fidèles, la dernière extase avant la nuit de feu.
Je compris peu à peu le poids de ces silences, la polysémie de ces chants qui, pour n’émettre aucun son, n’en étaient pas moins sacrés. La chance de m’en remettre aux martyrs je l’attrapais au vol, et ne voulais plus la quitter.
La gifle du temps qui passe… Je voyais, à demi-éveillé, ces blasons, bien loin de mes propres symboles.
J’entendais le bois de lourds meubles rustiques, craquer comme autant de signes sans nom. Tout était là, et l’amour, et la mort, la lumière et l’obscurité, le sol froid, les chaudes couvertures, les appétits insatiables de Chronos, et l’éclat de vos signaux d’appel.
Les paroles, les silences, politesses honnies, et l’amour, le baiser avec les yeux grands ouverts, les mains chaudes et moites, les étreintes ratées et pourtant superbes, les fleurs, les robes noires, les bleu-gris de l’horizon se fendant dans le soir, les lampes éteintes, les ampoules d’autrefois, les lits prêts pour des sommeils sans rêves.
Les branches que l’on cassait dans un bruit sec, les boniments des amours impossibles, les confitures dans le placard, et les poudres fines des poussières que l’on goûte.
Les écritures mortes et toujours inconnues, les reflets d’argent de nos regards livides et calmes, voilà l’ultime extase de nos membres. Trois syllabes ? C’était déjà trop.
Les doux regards de ces statues antiques qui parlent sans dire un seul mot. Fusion des sens, sans rien autour. La force des clichés, la beauté de Paris, les arcs de triomphe que nous avons volés à de cruels ancêtres, les murmures des voix qui s’éloignent à jamais.
Plus que tout autre, je cherchais à voir trois nuages légers dans le ciel d’automne.
Ainsi, je me débarrassais pour un moment de la modernité des femmes. Gare ! Au loup !
A présent il faut chasser les malheurs et boire sans une fête. Seul ! Surprise des mots qui disent tout en une seule fois. La chair et le sang dans des moulins à vent.
Egoïsme
Plus de regards au-delà de ces mers arides. Le ciel s’est changé en un horizon d'airain. Que voir par-delà les nuages froids des vents du printemps des cieux ? La solitude, l'amour, le martyre ?
Dans le sommeil, au tréfonds de mon âme tourmentée et douce, dans mes pleurs d'enfants, à mon tour, je rejoignais, sans le savoir, dans un sursaut ultime les saints de tous les horizons.
Tandis que ma souffrance s’était terrée dans les chemins nocturnes de forêts pleines de fantômes, seul, je conduisais ma destinée vers d’amples palais de pierre.
Seul, envers et contre tout, je luttais par des pensées que certains me reprochaient, mais ces idées n'étaient même pas les miennes.
Je les avais trouvées dans tout ce que j'avais vu. Et le pire était pour moi comme une douceur.
J'avais écouté les terribles vérités de maîtres austères, j'avais donné au tout-venant la mesure de mon amour, j'avais tout pardonné sans verser une larme, j'avais aimé et j'aimais encore, j'avais reçu mes ennemis comme on reçoit les plus grands princes, j'avais versé des larmes au tombeau des vivants, j'avais couru, chuté, je m’étais blessé, et ma chair en lambeau a pourri pour renaître.
Puis, épuisé, sans une force, je me suis retiré dans des chemins voués au néant ; j'ai couru au supplice comme on boit aux sources claires. Sans rechigner, j'ai vu dans mes blessures des trophées hideux, l’âpre caractère impitoyable de l'homme.
Je n'avais plus que Dieu pour survivre ou pour mourir. Car je ne voyais que des bribes de ce qui devait apparaître comme autant de soleils. Je ne pouvais plus me relever, cela aurait été une offense pour moi-même.
Je savais que là où les gens me voyaient renaître, je ne faisais que poursuivre une chute commencée dès mon plus jeune âge. Étais-je devenu fou ?
J'avais cru avoir transformé la pourriture en gâteaux de miel, en repas abondants des grandes familles. J'avais cru avoir donné aux autres des rêves sublimes, à ces autres qui ne dérangeaient que des détracteurs minables et trop sûrs d’eux.
J'avais cru avoir étreint les cousines de son altesse la mort, ces dernières m'ayant proposé de mourir au supplice des anges.
Je démontais les meilleurs raisonnements, qui semblaient alors issus de la folie ordinaire des hommes. J'ai joint au blasphème la honte, la haute trahison et le plaisir, me suis tout permis malgré les ogres, ai mélangé mon sang avec la cire des cierges de jadis.
J'ai lancé des anathèmes d'enfants sur les gardiens de forteresses imprenables. J'ai couru, marché, sauté, dans les plus vieilles cités. Seul, je me suis perdu dans les campagnes et lorsque je m'égarais dans des champs, je ne songeais qu'à revenir sur mes pas, tant mon désir de méconnaître était grand.
J'ai vécu les terribles humiliations de la nature sans le moindre courage. J'ai subi les outrages du temps, comme le vent emporte les feuilles de l'automne. Moi aussi, j'ai foulé la poussière des pas d'hommes illustres et, loin d'être le seul, je me suis trouvé enchaîné dans des rivières d'argent.
J'ai perdu tout espoir dans les nuits solitaires, et comptais les kilomètres pour m'endormir, sans que la souffrance fût ténue. Je pensais alors que le martyre était un sacre.
Libre parmi les ombres et les arbres, ivre de joie, je m'en suis allé seul, retrouver des amis qui buvaient déjà dans des calices que la patine avait rendus plus délicieux que le vin, mais, en arrivant dans des fêtes hirsutes, mes amis m'ont trahi.
J'ai crié, hurlé, mais le soir était comme une prison et alors j'ai haï la nuit. Pour me venger d'elle, j'invitais à sa tombée d'ambitieux imbéciles, prêts à se mettre à genoux pour des miettes.
Je mangeais alors à la table de fantômes oubliés ! Je méprisais des femmes pour leur montrer que leur erreur était de ne pas croire en leur beauté. Puis je les réconfortais en pleurant dans leurs bras ou coulait le sang le plus chaud, l'amour le plus brûlant et le plus tendre. Et ma tristesse a alors éclos en une sourde symphonie, andante, vivace presto, allegro ma non troppo !
J'avais tout donné, dépensé tristement une énergie lancinante, jeté aux yeux des sorcières des poudres soporifiques. Après quoi, les épreuves de mes maîtres me parurent un peu fades à mon goût dépravé.
Trahi par la provocation, j'ai vomi des cendres qui n'avaient pas fini de brûler. Et lorsque tous les feux de la nuit s'étaient éteints, alors que tout s’était tu, j'ai dormi dans la chambre d’un prince. Là, au petit matin, passés les affres de toutes les débauches, j'ai entendu des prêtres exposer leur théologie délicate.
Folie
Au réveil, je poussais alors une porte, et me trouvais dans une petite bibliothèque où régnait une ambiance intime, comme une douce volupté. Il y avait là, me semblait-il, réunis tous les secrets du monde.
Que pouvais-je perdre encore sinon moi-même ?
Je rêvais d'une bibliothèque, ou chaque lecteur, cantonné à sa spécialité, ne pouvait que par un effort immense lever les yeux vers les autres. Pourtant, dans un autre rêve, c'était le grand calme et un luxe arrogant, qui accompagnaient mes lectures. Nous marchions sur des tapis d'Orient et une lumière tamisée comme celle d'un musée nous berçait dans le choix de nos livres, d'une érudition pédantesque.
Il y régnait un bon air et d'éminents professeurs, attirés par nos concentrations studieuses, se penchaient doucement sur nous et nous murmuraient de sages conseils qui coulait dans leur bouche comme le souffle d'une aubaine bénie. Chaque ligne, chaque phrase, chaque mot étaient pour moi comme les ingrédients savoureux d'une recette exquise, ma soif de connaissance me donnait l'assurance de mourir moins idiot et chaque message reçu était pour moi comme un nouveau trésor que nul ne pourrait m'enlever.
Toutefois, je m'étonnais un peu de ce que les livres fussent traités comme des objets de musée, des pièces de collection, comme des tableaux de maîtres. Car ces livres n'avaient rien d'ancien, nul incunable ne s'y trouvait.
Pourtant, chaque fois qu'un lecteur, moi y compris, en prenait un pour voir l'intérêt qu'il pouvait lui porter, le traitait avec beaucoup d'égards. Les première et dernière pages étaient particulièrement prisées et je touchais la couverture comme de la soie de Samarcande. Que je prisse une page au hasard et il me semblait avoir déjà lu celle la précédant. Que je lise la dernière et je croyais connaître tout l’ouvrage. En m’attardant sur l’incipit, un irrésistible désir de connaître la suite s'emparait de moi, et je ne pouvais alors connaître de plus grand plaisir : le temps s'arrêtait ; l'espace s’abandonnait à moi.
Je baignais dans une douce torpeur et, à la fin d'un chapitre, j'avais l'impression que la tête me tournait, comme si l'on m'avait enivré d'un vin capiteux. Je ressentais alors un bonheur inégal et je pensais que nul ne pouvait venir me trouver dans cette cachette tranquille.
Tous les sujets, les plus divers et différents fussent-ils, me paraissaient liés et je comparais au mouvement des astres les lois qui régissaient dans l'Antiquité la vie des cités. Les phrases avaient toutes pour moi un sens caché et dans l'ouvrage le plus rationnel je croyais trouver des vérités occultes que les hommes se transmettaient parmi les générations d'initiés.
Je songeais alors que l'érudition était une forme d'égoïsme gardant pour soi les choses les plus intéressantes. Les ouvrages destinés au grand public me semblaient d'un effet convenable et bon, et j’enviais ces hommes qui, sans simplifier les problèmes les plus complexes, s'attachaient à demeurer le plus clair possible, afin de rassurer leurs lecteurs.
Il me semblait qu'au-delà de toute étude pointue et précise, dans le temps et dans l'espace, se trouvait une multiplicité de sens qui pouvait convenir à chacun, à toute époque et toute situation.
Je laissais de côté les sciences ésotériques car je craignais qu'elles ne troublent mon esprit en me plongeant dans des sommeils aux réveils difficiles.
Pourtant, je comparais volontiers les pays à des femmes qui auraient tout connu, tout en ayant au bout du compte l'impression d'être passées à côté des choses les plus simples et les plus essentielles, comme les petits bonheurs qui font de la vie des damnés une suite de satisfactions dans le malheur. J'avais du mal à prendre de la distance par rapport à ces ouvrages et mon identification à leur égard était telle que, à la fin de chacune de mes lectures, je me croyais une sorte de mosaïques aux mille pierres, lesquelles étaient pour moi autant de vies, des plus humbles aux plus illustres.
Ma tête menaçait alors subitement d’éclater et je pensais avoir perdu la raison. Tous mes gestes, tous mes actes, toutes mes attitudes, tout avait déjà été vécu, certes à des époques et dans des situations différentes, mais l'essence de ces actes demeurait la même que celle qui appartenait maintenant à d'obscurs fantômes, dont les plus grands savants s'efforçaient maintenant de percer les mystères sans jamais y parvenir tout à fait.
Ainsi, j’eus une sorte de dégoût soudain pour l'Histoire et je cherchais une autre dimension capable de libérer ma vie de mes propres desseins. Je voyais bien que les émotions, les passions, les sentiments et les sensations avaient déjà été vécues et que, le progrès technologique mis à part, sans être un perpétuel recommencement, le monde n'en était pas moins comme un ogre qui dévorait chaque jour, chaque année, chaque siècle, le temps écoulé et révolu.
Pris d'un brusque accès de folie en ayant cru entrevoir l'espace d'un instant cette pensée comme une révélation, je me mettais à divaguer de plus belle, et, orgueil de fou, je croyais alors avoir tout connu.
Alors, cependant que venait à mon chevet de sérieux médecins, je n'arrivais plus à me libérer de ces idées cruelles et je pensais avoir été puni d'avoir trop voulu savoir. Je me mettais alors à vomir de la bile sèche qui était pour moi comme autant de phrases et de pages que j'avais ingurgitées trop vite. Les gens venaient me voir et restaient à la porte de peur que ces troubles ne fussent contagieux. Je leur crachais au visage les mots les plus immondes et cela suffisait à les faire décamper, car j'avais dans l'idée que la folie ne se partage pas. Du bon côté des choses, j'avais tout oublié et il ne me restait en mémoire que les peines des hommes.
Je suffoquais et souffrais un martyr moral inédit et insupportable. Je m'endormais au milieu de la nuit après avoir été, par la télévision, dans les contrées les plus lointaines et les plus hostiles. Mon sommeil était lourd et profond et je me réveillais l'après-midi avec les mêmes visions affreuses et tourmentées de la veille. La vie était devenue pour moi comme une succession irréversible de réalités atroces et de sommeils sans rêves. J'agonisais sans espoir et l'idée du salut commençait à me hanter. Je cherchais des explications rationnelles mais ne voyais que des motifs surnaturels, des signes, m'emprisonnant dans un casse-tête intolérable.
C'était un cercle vicieux, sans fin, attirant dans une chute comme une cascade glacée mon corps rebondissant sur les rochers pointus sans toutefois jamais atteindre l'eau. Je voyais toutes les fatalités comme autant d'évidences stupides parce que trop claires et je ressentais peu à peu les humiliations pénibles de ceux qui, pour fous qu'ils soient devenus, n'en sont pas moins vivants.
Le monde s'était en quelques jours réduit à ma seule chambre et, lorsque je voulais voir ce qui se passait au dehors, je jetais un coup d'oeil à la fenêtre mais le spectacle monotone de la vie me poursuivait au-delà de mes pensées, et je m'obstinais alors à me replonger dans mes livres ou j'espérais naïvement trouver quelques secrets qui me permirent d'échapper à la misère qu’était devenue ma vie.
Mais, n'y trouvant qu’études érudites, récits de saints, mystères d'Égypte et de Grèce anciennes, problèmes humains, histoire de la vie dure, histoire des guerres, violence des passions, impossibilité de franchir des barrières invisibles et imaginaires, incommunicabilité, désespéré, je me mettais à maugréer et à vociférer, et, des mots passant aux actes, fou furieux, voulant symboliquement renverser l'ordre des choses, je me mis, dans un accès de folie qui était comme le comble du désespoir, à réduire ma chambre à un vaste champ de bataille, tandis que mon lit devenait une Bérézina où je n'arrivais plus à trouver le repos.
Je pensais ainsi venger les poètes maudits en déclarant nulles les oeuvres de leurs rivaux hypocrites et endurcis. Je me mis alors à prononcer des soliloques qui étaient pour moi comme d'obscures incantations magiques destinées à apaiser mon âme, ainsi que celles de tous les hommes et de tous les fantômes que j'avais dérangés.
À présent, un chaos régnait dans ce que je croyais le monde mais qui n'était qu'une pièce, qu'un infime atome, une particule insignifiante parmi les milliards de molécules de la terre et les milliards de systèmes solaires que comptait l'espace. Alors, le regard fixe, le corps plein d'une mollesse dure, haletant, soufflant, la bouche entrouverte, les narines gonflées, je m'effondrais, comme gravement touché par une insidieuse blessure dans la bataille que je pensais avoir gagnée.
En proie à des souffrances morales que, loin d'apaiser, ce rite n'avait fait qu'amplifier, je me voyais pour la première fois déjà mort et j'attendais le moment où les archanges allaient me traduire devant un sévère jury pour me remettre la clé de mon enfer. J'étouffais. Je remarquais que dans la bataille une écharde m'avait entaillé le doigt et je saignais. Je pensais avoir donc mérité la damnation.
Ma tête se mit à tourner de plus en plus vite, mais l'ivresse se changea vite en la plus vile des nausées. Il me suffisait de fermer les yeux pour voir s'entrechoquer dans l'espace les étoiles et les planètes, à des vitesses folles, selon des mouvements multiples, violents, imprévisibles et incompréhensibles. J'ouvrais alors les yeux pour mettre fin à la torture de la vision de cet univers à la dérive, et j’essayais d'embrasser le peu de vie qui me restait à consommer. Mais, à ma grande surprise, les étoiles poursuivaient ma vision dans la lumière de la pièce ; je commençais d'entendre et de sentir les prémisses d'un tremblement de terre que seul mon pitoyable délire avait imaginé.
Il m'était impossible de m'endormir ou même de m'assoupir et mon excitation était telle que je ne savais si je devais rire ou pleurer de mon sort que je jugeais alors terrible mais surprenant. Peu à peu, les troubles mentaux s'adoucirent d'eux-mêmes comme ils étaient venus et je ressentais alors, soleil après l'orage, d’immenses vertus et d'incomparables douceurs. Je bavais, béat, dans une extase mystique et baroque.
J'étais maintenant immobile sur mon lit devenu brûlant, mais je me voyais en proie à d'irrésistibles mouvements. J avais le même sourire que l'ange de la cathédrale de Reims, et je savais qu'un jour il m'apparaîtrait en rêve pour me réconforter, mais qu'il me ferait peur, me libérant cependant des longs couloirs livides des prisons de verre et métal, où j’hurlais en frappant à tous les carreaux des cellules sans qu'aucun d'eux ne cède, ne se brise, ou même n’émit aucun son, comme si je me trouvais dans un espace où l'apesanteur eût disparue et sans qu'aucun homme n'apparaisse.
Le moindre de mes gestes était pour moi comme les adagios et andante d'une nouvelle et sublime pâmoison, que je vivais seul, après les affres de la bataille.
Mais je savais aussi que cela n'était qu'une brève illusion et qu'il me faudrait bien vite me remettre à affronter ma folie. Les draps avaient la volupté, la sensualité et la mollesse des étoffes les plus précieuses marchandées par Venise en Orient. J'étais alors sur un nuage plus léger que l'air et j'avais chaud.
Renonçant à retrouver les fantômes de ces hommes que j'avais auparavant provoqués pour du vent, je me mis, dans ma torpeur que je croyais méritée, a appeler les sages-femmes, tout en restant cependant lové sur mon lit de fleurs séchées.
La première des incantations des sages-femmes fut de me prédire dans une méchante inspiration la perte irréversible des femmes que j'aimais. J'avais gardé un goût amer de cette entrevue peu ordinaire et cruelle. Pourtant, me mettant à les aimer malgré l'instant, malgré moi, les sages-femmes commencèrent à réconforter mon désarroi par des berceuses antiques.
Je fermais doucement les yeux et j'observais que les planètes et les soleils qui s'entrechoquaient tout à l'heure avaient disparu dans une dimension parallèle et inconnue, laissant l'espace seul et vide, dépourvu de lumière mais phosphorescent quand même, enfin doué de la stabilité d'une mer calme. Soumis à ces douceurs de volupté, je m'endormis soudain par l'effet d'un enchantement sensuel.
Le lendemain, il me fallut brusquement partir vers une ville baroque.
La ville baroque
Voilà bientôt trois mois que je me trouvais dans la ville baroque et tout ce que je pouvais raconter de divertissant c'était de biens tendres sculptures sur la pierre, laquelle se couvrait au soleil de là-bas d’une lumière d'apothéose.
Comment dire ? Voilà que je me trouvais au seuil du soir et que j'entreprenais une promenade dans le centre historique.
J'empruntais un chemin à contresens, puisque je montais. Les motifs qui m'accompagnaient étaient variés et nouveaux et je remarquais chez les gens une attitude toute sereine, une grandeur comme l'amble.
Car que voyais-je ? Quel était ce baroque dont on m’avait tant parlé ? Voyais-je en l’admirant la beauté des femmes du pays, élégantes et secrètes, au sourire délicat lorsqu'elles se tournaient vers leurs maris pour leur lancer un mot ?
Voyais-je qu'il s’accrochait au-dessus de leur tête une sculpture dans l'architecture ? Une architecture sculptée à l'envie, oserais-je seulement dire comme le pâtissier à imaginé sa pièce ?
Enfin, je me tournais et puis levais la tête et là, je ne savais plus à quel saint me vouer. Le christianisme avait imprimé ici des statues qui étaient pour moi autant d'ex votos quand je les regardais.
S'élançaient-elles sur une colonne, couronnaient-elles l’église comme à Saint-Pierre de Rome ?
Ce n'était pas ça. Elles étaient pour moi comme l'ultime détail qui ornait les festons. Les volutes que je voyais, je me disais : « oh ! Mais ne paraissent-elles pas lever le ciel qui agonise ?
Ne se renversent-elles pas parfois, pour se tourner en consoles ? Mais alors ! Ce sont des terrasses qu'elles supportent. Ces volutes, ce sont des gens qu'elles portent. »
Je me disais alors que c'était une sorte de songe de réalité, mais je pensais ne pas avoir rêvé.
Puis, je pressais un peu le pas, et j'esseulais ma marche. Je rencontrais encore quelques personnes qui passaient sous des têtes en pierre et, puisque la lumière du soir noyait leurs visages dans une mer d'ombre, je me disais : c'est une fusion !
À présent, il était temps d'aller se divertir aux fêtes. Je sortais alors de mon émoi et je retrouvais ma trace. Aux façades couraient des rubans, des guirlandes ornées, des chapeaux de triomphe, des courbes, des contre-courbes, concaves, convexes, histoires de pierre bien séante à l'oeil nu.
Je remarquais encore quelque conque antique qui abritait un saint dans sa niche, et puis je voyais une Vierge au coin d'une maison. Mille détails fleurissaient à l'épiderme des palais. La pierre était bien attendrie, à la tombée du soir.
Puis encore une courbe. Je m'arrêtais : ah ! Le baroque ! C'est courbes donnent à l’orbe sa vraie physionomie.
Mais déjà la nuit était tombée comme une feuille et je voulais gagner la fête, boire et manger avec des gens nouveaux qui étaient mes amis de toujours, célébrer l'insouciance dans la lumière éteinte des chandelles qui vacillent. Et voilà qu'en ces rites, je voyais des traces païennes.
Je buvais un vin de pays, comme je me serais pâmé d'un sang neuf. Je fléchissais un peu la tête, je voyais à la fenêtre la lumière d'une église et je remarquais tous les détails, sans les connaître.
La musique m'enivrait et mes veines étaient encore toutes chaudes, je me volais encore une pensée : ces détails multiples, ces motifs qui se déployaient à profusion et qu'on appelle baroques, n'étaient-ils pas des morceaux éclatés de la sagesse antique?
Ces façades chantaient la volubilité, la vélocité de leurs constructeurs, elles faisaient varier ces formes que l'Antiquité portait jadis à l'unisson. Elles avaient multiplié les langages de toujours qui plient et ne cassent pas !
Les courbes des volutes, les façades convexes, les étages complexes. Le voilà le baroque ! C'est un rondo qui étreint la pierre et qui la tord, qui la fait ondoyer, la divisant en morceaux de cercle. Le baroque, c'était l'orbe que je caressais dans l'ample douceur du soir, c'était une transition du classique, puisque je savais que l'harmonie redevenait plate quelque temps après. Même le ciel de la nuit se pliait aux courbes du baroque.
À ce moment-là, ma pensée croisait un regard bien doux. Je souriais un peu. Quelle âme fort agréable. À mon tour je la regardais encore et j'aurais aimé lui dire : le temps s'arrête maintenant ! Ici, au moins, la froideur du néoclassique n'a pas encore lieu d'être. Ce n'est pas là que les épidermes redeviennent comme des torses d’Horaces.
J'aurais voulu le lui dire en m’approchant doucement d'elle et je pensais qu'elle avait déjà compris. Ses yeux, c'était à peine si je les devinais dans la pénombre et d'ailleurs je ne m'y arrêtais plus. Le vin m'enivrait, j'étais heureux.
Elle venait de partir, de quitter la fête, et je pensais alors à l'ange de pierre que j'avais vu lors de ma promenade. Elle s'en était allée comme étaient venues les étoiles. Son sourire scintillait encore dans ma tête lorsque je quittais à mon tour la fête, lorsque ma seule musique redevenait le rythme de mes pas. Alors je chantais et sifflotais en marchant. La reverrai-je jamais ?
Non, non, je pensais que non. Sa présence n’avait-elle pas été comme un rêve plein de douceur que je ne pourrais refaire ? Et puis, je me disais que l’aimer tenait de la plus haute spiritualité, car en fin de compte, je n’aurais pu l’aimer que dans l'éternité.
Admirais-je encore en moi sa taille élégante, que je me demandais enfin : quel ange, diable, était-ce ? Et quel bonheur n'est éphémère ?
Ce n'était pas la béatitude toute sainte que j’aurais voulu voir porter à l'éternité, mais une sorte de volupté sous contrôle ; je me remettais à chanter dans ma langue. Je songeais alors à l’heure tardive, en pensant que dorment aussi les statues.
Je me rappelais mes mots de tout à l'heure : ces personnages de pierre ne sont-ils là que pour décorer les rubans, les festons, les volutes, des guirlandes, les détails, ou bien est-ce l'inverse ?
À présent, je ne me souciais guère plus de la sagesse antique. Il me semblait même que je m'étais « baroquisé ». L'autorité de mes maîtres, je m'en faisais fi, je ne vivais plus que pour la fête, je faisais du soir un domaine, de la nuit un passage vers la nuit.
J’osais à peine, en moi-même, évoquer ma propre nonchalance, tout ce qu'on m’avait dit qui était droit et que je déviais par une débilité qui ne tenait pas de l'ignorance. Oui, les vacances perpétuelles, je le pensais, étaient débilité !
Mon pas était le même que celui du début de ma marche, je n'avais pas voulu changer mon rythme, qui était d'une ampleur mesurée. Je me dis alors qu'il était bien plus agréable de ne pas le presser ; devrais-je dormir peu, très peu, comme le voulaient mes maîtres, ou bien faire une débauche de sommeil ?
En moi-même, je cherchais la juste mesure, le bon compromis. En marche, j'aurais voulu être un saint, ou bien un débauché, mais en fait n’étais-je pas un peu les deux à la fois ? Je réalisais alors que j'avais fait mienne cette ambivalence, cet oxymore : un saint débauché !
Sans le savoir, je me posais enfin en sujet dont l'objet était un couple, une paire de contraires.